vendredi 20 octobre 2017

L’Orient derrière soi


André Tubeuf - L’Orient derrière soi - Actes Sud






André Tubeuf est professeur agrégé de philosophie, conseiller au Ministère de la Culture, chroniqueur musical dans de nombreuses revues spécialisées, auteur de trois romans et surtout d’essais sur la musique classique. L’Orient derrière soi est une chronique des années de jeunesse sous le soleil levantin.


Quelle pulsion m’a incité à acheter un livre dont l’ignorance du signataire révèle à mon corps défendant une profonde méconnaissance de la musique classique ? D’abord une photographie rose sépia du Bosphore dont la patine suggérée renforce la force doublement évocatrice du titre. Car, dans mon esprit en tout cas, dissimulé sous le rituel récit des adieux à l’enfance caractéristique des autobiographies, surgit un Adieu balzacien à un Orient en voie de destruction et dont la légendaire hospitalité plie sous les coups de butoir du fanatisme religieux. Enfin j’étais curieux du destin de la diaspora chrétienne, pas celle des colons, mais des français expatriés, fonctionnaires ou ingénieurs.


L’itinéraire d’André Tubeuf conduit ainsi le lecteur des côtes de la mer Egée, aux bords de la mer Noire, en passant par Istanbul, puis Alep, Beyrouth et enfin Jérusalem. Né d’un père ingénieur et d’une mère issue d’une famille consulaire, l’auteur voit le jour à Smyrne, aujourd’hui Izmir, ville portuaire arrachée après de sanglants combats aux grecs par les troupes d’ Atatürk. André Tubeuf consacre ses plus belles pages à sa cité natale et à Zonguldak une bourgade de la mer Noire. Ces séjours heureux, entrecoupés de brefs aller retour à Paris sont interrompus autant par les affections professionnelles paternelles que par la détermination des autorités turques à prendre un contrôle total des activités économiques, voire à fermer des écoles chrétiennes contraignant par exemple des religieuses à fuir à Damas. Mais si la fibre grecque vibre de façon préférentielle chez l’auteur, il n’en maîtrise pas moins rapidement la langue turque et ne hiérarchise pas en quelque sorte sa nostalgie. On est levantin ou pas, point final.


Aidé en cela par une mémoire prodigieuse il exhume minutieusement  les archives familiales et restitue avec passion la vie quotidienne d’une communauté de français de l’étranger dont il revendique fièrement l’appartenance et dont les valeurs d’hospitalité et de solidarité résistent aux exils successifs. La relation des séjours à Beyrouth et Alep durant la seconde guerre mondiale, n’atteint pas la même intensité émotionnelle et ne suscite pas le même intérêt documentaire. Le jeune André sous la férule des pères jésuites, s’immerge dans l’étude,  consolide sa foi religieuse et suit la progression des Alliés. Bref il grandit.


J’ai aimé ce récit d’apprentissage en forme d’exil permanent. Certes ces communautés m’ont semblé quelque peu refermées sur elles-mêmes. Mais comme la Smyrne adorée de Tubeuf, nous portons tous en nous le souvenir d’une Troie, d’un lieu définitivement perdu. De cet Orient enfui et aujourd’hui en parti détruit - El Atlal (Les ruines) chantait Oum Kalthoum - André Tubeuf tire une évocation sincère et émouvante. En revanche, aucune trace de vocation musicale n’émerge à côté de l’initiation religieuse et philosophique. Etonnant de la part du futur auteur d’un Dictionnaire amoureux de la musique.

Extraits



Smyrne n’en finit pas de s’étirer sur sa propre rive, dans ses propres odeurs. Les noms turcs n’ont pas réussi à chasser les noms grecs. On continue à dire Cordelio, le nom est si doux, ce sont les Muses qui l’ont trouvé, avec ce quelque chose de roulé et de capiteux qui vient des oléandres et des dattiers de la rive.




Smyrne alors s’éloignait dans des vapeurs dorées, paresseuse, engageante, la douceur même, jusqu’au mauve des collines. Avoir vu le jour ici, avoir ouvert les yeux ici,, avoir commencé à respirer et humer l’air, parmi tant de parfums, c’est trop de privilège, cela se paye. Les tous premiers parents ont connu cela, dans leur jardin à eux, on ne saurait y demeurer toute une vie. Mais où que l’on doive ensuite errer, se fixer, reste à jamais la bénédiction d’avoir connu cela d’abord. Le monde premièrement est beau, le ciel lumineux, les buissons odorants, les gens hospitaliers. Même l’exil en restera illuminé.




Le ciel du jour est plutôt blanc que bleu, grisé d’odeurs à en être ivre et tomber lui aussi de sommeil. Comme il paraîtra différent quand nous aurons gagné une autre Turquie, celle de la mer Noire, pour cinq ans de plus ! Là il se montrera minéralement bleu et pur, profond et épais de couleur. Mais tous mes étés de Smyrne, c’est comme s’il n’ y avait jamais eu au ciel un bleu vraiment bleu, mais adouci ou plutôt efféminé de blanc, comme si un peu de vapeur y était sans cesse en suspend, prête à se changer sous l’effet de la chaleur qui monte du ciel en un scintillement doré, qui fait plisser les yeux, et quand il vire au blanc, ils faut qu’ils se détournent. Cela peut être à quoi les grands voyageurs littéraires en extase ont donné du blond – mais ils ne l’auraient pas soutenu tout un été. La beauté ici fatigue. A Ephèse, tout près, l’Histoire arrêtée, la pierre des statues, les colonnes rafraîchissent. Mais ici l’eau du golfe, au calme plat, ajoute à sa réverbération. On s’enivre mais on succombe. Homère était aveugle.

dimanche 15 octobre 2017

Le vieux qui lisait des romans d’amour


Luis Sepulveda - Le vieux qui lisait des romans d’amour - Points - Editions Métailié







Sur le quai d’El Idilio, un petit village de l’Amazonie équatorienne, des indiens Jivaros ramènent le cadavre d’un chasseur blanc. La coupable est une femelle jaguar rendue folle par la mort de ses petits tués par le gringo. Quelques temps plus tard l’animal  récidive en s’attaquant à des touristes. Le maire de la localité demande alors à Antonio José Bolivar, un vieil homme qui a longtemps vécu dans la forêt amazonienne, de participer à une battue.


Le vieux, ainsi le surnomme t’on, vit seul dans une cabane de fortune, depuis la mort de sa femme. Il occupe son temps en lisant des romans à l’eau de rose ou en récupérant du venin de serpent qu’il revend à des laboratoires pharmaceutiques. Le couple pensait s’établir, à l’instigation de leur gouvernement, comme agriculteurs dans l’un des bras du fleuve. Les pluies continuelles ont eu raison de la santé de son épouse et de leur projet. Sauvé par les indiens Shuars, Bolivar vit désormais reclus et s’attaque à contre cœur à la traque du fauve.


Premier roman de Luis Seiulveda, l’histoire du « vieil homme et la forêt » selon l’heureuse expression du préfacier, n’a pas à rougir de l’illustre comparaison avec le romancier américain. Le récit démarre avec la truculence d’un film de John Ford et s’achève dans l’atmosphère d’un Délivrance de John Boorman. Cette narration colorée, heureuse, n’élude pas le constat d’une humanité cruelle dont l’appréhension simpliste et destructrice du monde s’oppose à la compréhension complexe de la faune et de la flore de la jungle. Dégoûté des hommes, Bolivar ne cède pas cependant à l’appel de la forêt, dont pourtant, à l’exception des indiens Shuars, il reste le meilleur connaisseur. Il méprise les chasseurs, qui masquent leur peur en massacrant de petites proies, car eux-mêmes sont méprisés par les grands prédateurs. C’est pourquoi il choisit le moyen terme des livres qui seuls rendent la compagnie des hommes fréquentable.


Le vieux qui lisait des romans d’amour est enfin un ouvrage militant dédié à la mémoire des défenseurs de l’Amazonie.  On adhère bien volontiers au combat de Luis Sepulveda, tant pour le propos que pour l’éclat d'un texte magnifique. Un chef d’œuvre d’une centaine de pages rehaussé par la traduction de François Maspero himself et dans cette édition par une couverture somptueuse.

jeudi 12 octobre 2017

La cinquième saison


N.K. Jemisin - La cinquième saison - J’ai lu Nouveaux Millénaires







La cinquième saison désigne sur une Terre lointaine un long hiver engendré par des catastrophiques écologiques en particulier des éruptions volcaniques. Sur le Fixe, le principal continent de cette planète, les « fixés » c'est-à-dire les humains, tentent de survivre aux dramatiques perturbations de l’écosystème qui en résultent pendant quelques dizaines d’années.


Plus que les séismes, la population supporte difficilement la présence de mutants en son sein, les orogènes. Qu’ils soient sauvages ou contrôlés par le gouvernement, les orogènes ont le pouvoir de canaliser les secousses sismiques, de les stopper voire même de les déclencher. Entre captivité, fuite ou décès leur destin semble tracé d’avance.


Le roman de N.K Jemisin suit le parcours de trois mutantes. La première Essun quitte la ville de Tirimo. Son mari Jija a tué son jeune fils, après avoir découvert les pouvoirs de mutant du bambin et a fui avec sa fille. Elle se lance à leur poursuite. Le second personnage a plus de chance. Dénoncée par ses parents, Damaya est récupérée par un Gardien qui entreprend d’en faire un agent gouvernemental. Elle intègre une école afin d’obtenir progressivement les anneaux de pouvoir. Enfin la troisième, Syénite, une « quatre anneaux », est chargée, entre autres, de procréer avec un « dix anneaux ».


Le thème de la violence faite aux femmes saute aux yeux. La première héroïne perd un enfant, une autre est sommée de procréer, et le Gardien de Damaya brise ses phalanges, histoire de lui montrer qui est le mâle de l’histoire.


Mais de nobles idées aboutissent elles forcément à d’excellents romans ? Il y a de bonnes séquences, la quête d’Essun, la disparition de sa famille et la résurgence contre son gré de son état de mutante et donc de paria. L’apprentissage de Damaya réserve aussi quelques pages vivantes. Il y a enfin la découverte du lien qui unit les trois personnages principaux, une belle astuce narrative. En revanche la scène de la découverte du nœud manque de dramaturgie.


L’usage du pluriel de l’indicatif utilisé pour l’odyssée d’Essun est original. Mais aussi que de digressions ralentissant la progression de l’intrigue « Tel est le non-dit qui a toujours été là, entre vous. A un moment, pendant votre séjour à Tirimo, Lerna a deviné ce que vous êtes. Vous ne lui avez pas dit. Il l’a deviné, parce que qu’il s’intéressait assez à vous pour remarquer les signes et parce qu’il est intelligent. Le fils de Makenba vous a toujours beaucoup aimée. Vous pensiez que ça finirait par lui passer. Vous vous agitez un peu, mal à l’aise en comprenant que tel n’a pas été le cas. ». Et ces « rouille de rouille » ou « croûte de rouille » à tout bout de champ. Insupportable …


La cinquième saison est, pour moi, bon, sans plus. Jeunes écrivains, quittez les ateliers d’écriture et mettez vous enfin à délirer !

dimanche 1 octobre 2017

Nouvellistes américains (2)


Jim Harrison - Légendes d’Automne - 10/18









Légendes d’Automne constitue une excellente introduction à l’œuvre de Jim Harrison, écrivain américain décédé en mars 2016. Ce recueil de trois romans courts ou novellas hérite de Thoreau, de Faulkner et de Twain. L’écriture serrée, sans respiration, semble dictée par la nécessité, accumulant péripéties, émotions et sensations dans une espèce de saoulerie verbale pour paraphraser les propos de Yann Quéffelec.


« Une vengeance … » et « Légendes d’Automne » présentent une caractéristique commune : ce sont des récits de cow-boys transposés à l’époque moderne. Dans le premier, Cochran, un ancien militaire, s’éprend de la maîtresse d’un narcotrafiquant mexicain reconverti dans l’immobilier. Les hommes de main du parrain surprennent les amants. La jeune femme est jetée dans un coffre de voiture, et le pilote de chasse laissé pour mort au bord d’une route dans la région de Nogalès. Recueilli dans une mission, Cochran ourdit sa vengeance avec une idée fixe, retrouver Miryea. Voilà un récit brutal, un quasi western, dans lequel deux fortes personnalités subordonnent leur intelligence à leurs passions. Comme le souligne le préfacier, Harrison dépeint un monde où le vernis de la civilisation s’effrite sous les coups de butoir des massacres et de la compromission. On retrouve aussi, - un héritage de Thoreau -, le goût de l’immersion dans la nature au contact de ses forces élémentaires, mais cette caractéristique émerge davantage dans « Légendes d’Automne ». Enfin, comme dans tout univers machiste de western qui se respecte ne manquent ni l’alcool ni les putains.


« Légendes d’Automne » est un récit initiatique qui prend naissance dans le Montana. Harrison conte l’histoire de trois frères que leur père envoie guerroyer en France en 1914. Ils quittent le ranch familial un beau jour d’octobre en compagnie d’un vieil indien Cheyenne pour atteindre Calgary au Canada et de là gagner l’Europe. La funeste injonction paternelle aboutit à un désastre. Samuel, le plus jeune et le plus doué des trois périt d’une attaque au gaz moutarde. Alfred, brillant officier s’en tire avec un dos cassé. Rapatrié, il entamera par la suite une carrière sénatoriale. Harrison incline alors son récit sur Tristan, l’enfant indiscipliné dont la famille n’attendait rien. La mort de Samuel agit comme un électrochoc .Il découvre la nature absurde et chaotique de l’univers et l’impérieuse nécessité de lui appliquer sa volonté. Les héros des trois novellas partagent ce profil psychologique de survivant. On est chez Jim Harrison aux antipodes du Némésis de Philip Roth. Mais prise de conscience ne signifie pas approbation et la haine du monde pousse Tristan à entreprendre une carrière d’aventurier.


«L’homme qui abandonna son nom » reprend la veine du roman d’apprentissage. Nordstrom est un homme d’affaires sans état d’âme. Entendez par là un luthérien qui estime que Dieu distribue talent et aptitudes selon son bon Vouloir et que le doute et la métaphysique ne mènent à rien. Il y a cependant quelques failles dans cette muraille de certitudes. Sa femme Laura par exemple, dont il tombe éperdument amoureux durant ses années universitaires dans le Wisconsin. Sportif moyen, il avait pris une « UV » de danse un peu par hasard et s’était surpassé le jour de l’examen sous les yeux de la belle. Près de 20 ans plus tard au moment de leur séparation et bien après il se souvient de cet instant de grâce et tente de le revivre à tout prix quitte à sacrifier sa réussite professionnelle. Tibey, le narcotrafiquant de « Une vengeance … » se livre d’ailleurs un peu à la même réflexion  évoquant « les rêves chasseurs d’âme » de ses dix neuf ans qui reviennent le hanter des décennies plus tard. Mais la formulation définitive appartient à René Char qu’aurait admiré Jim Harrison (1) :

« Effectivement tu es en retard sur la vie
La vie inexprimable
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t'unir
Celle qui t'est refusée chaque jour par les êtres et par les choses
Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments
décharnés
Au bout de combats sans merci
Hors d'elle tout n'est qu'agonie soumise fin grossière
 » (2)


Autant Russel Banks m’est apparu comme un fin décrypteur de la société américaine, autant l’art de Jim Harrison fait ressurgir la mythologie américaine de l’individu dépassant ses tragédies personnelles, quitte à retourner contre un monde impitoyable, dans des combats sans merci, son bruit et sa fureur. Des trois récits, je placerais «L’homme qui abandonna son nom » en retrait. Les deux autres me paraissent excellents.









(1)   Affirmation du wikipedia français non repris par son homologue américain.

(2)   Extrait de « Commune présence »

vendredi 22 septembre 2017

La Bibliothèque de Mount Char


Scott Hawkins - La Bibliothèque de Mount Char - Denoël Lunes d’encre




Caroline says she can't help but be mean
Or cruel, or oh so it seems
Oh, Caroline says, Caroline says


Lou Reed





« Carolyn était une jeune Américaine comme les autres. Mais ça, c’était avant. Avant la mort de ses parents. Avant qu’un mystérieux personnage, Père, ne la prenne sous son aile avec d’autres orphelins. Depuis, Carolyn n’a pas eu tant d’occasions de sortir. Elle et sa fratrie d’adoption ont été élevées suivant les coutumes anciennes de Père. Ils ont étudié les livres de sa Bibliothèque et appris quelques-uns des secrets de sa puissance. Parfois, ils se sont demandés si leur tuteur intransigeant ne pourrait pas être Dieu lui-même.

Mais Père a disparu — peut-être même est-il mort — et il n’y a maintenant plus personne pour protéger la Bibliothèque des féroces combattants qui cherchent à s’en emparer.

Carolyn se prépare pour la bataille qui s’annonce. Le destin de l’univers est en jeu, mais Carolyn a tout prévu. Carolyn a un plan. Le seul problème, c’est qu’en le menant à bien elle a oublié de préserver ce qui fait d’elle un être humain. »



Premier roman d’un nouvel auteur, La Bibliothèque de Mount Char épate à plusieurs titres. Après avoir personnellement et récemment vécu quelques expériences de lecture décevantes, interrompues (La justice de l’ancillaire) ou achevées avec l’enthousiasme des enfants de jadis à qui on faisait ingurgiter de l’huile de foie de morue (Silo), voici enfin un page turner où le lecteur, transformé en Super Mario, rebondit de chapitre en chapitre et achève le dernier feuillet en deux trois coups de cuillère de nutella. Certes une narration soutenue ne garantit pas la qualité d’une production littéraire. Mais comment ne pas applaudir un auteur qui combine rythme et imagination délirante, sans compter une galerie de personnages aussi invraisemblables les uns que les autres ?


La Bibliothèque de Mount Char appartient à un genre qu’on pourrait qualifier de fantasy urbaine. Hormis l’influence globale de Lovecraft, sa facture hérite d’American Gods et aussi de la narration déjantée de Preacher. Dans ce récit mythologique évoluent un Dieu, qualifié de Père, deux prétendants à sa succession et une dizaine de créatures ayant troqué leur humanité contre un statut de divinité monstrueuse.


Père est un Dieu tout puissant. Il règne depuis 60 000 ans sur l’univers connu et sur la Bibliothèque. Préparant, tout en la retardant, sa succession, il réunit autour de lui une douzaine d’enfants qu’il éduque durement voire cruellement. Chacun est cantonné dans une discipline - un catalogue - et doit s’ y tenir sous peine de finir dans la chaudière du barbecue. Une mort affreuse mais provisoire grâce aux bons soins de Jennifer, la spécialiste en matière de résurrection. Cette perspective n’effraye pas Carolyn, maîtresse de tous les langages connus. D’ailleurs Père disparaît. Pour prendre sa succession il lui faut éliminer David, un colosse psychopathe qui a fait d’elle son souffre-douleur. Elle embauche une de ses anciennes connaissances, Steve, plombier ex cambrioleur et lui fait endosser un crime qu’il n’a pas commis. Le malheureux, malgré l’intervention d’Erwin ancien soldat d’élite, se retrouve dans les pattes de l’héroïne et assiste impuissant comme tout le monde à la destruction de la Terre. Mais que faire contre des divinités ?


On ne s’ennuie pas une seconde, entre les amours putréfiés de Margaret et David, les parties de barbecue et les virées de l’animal de compagnie de Steve chez le vétérinaire. Petit bémol, la séquence explication ralentit les cent dernières pages, mais ça passe. Bref c’est excellent, meilleur que Sandman Slim de Richard Kadrey.

jeudi 14 septembre 2017

Le Sultan des Nuages (Villes étranges)


Geoffrey A. Landis - Le Sultan des Nuages - Le Bélial’ - Une Heure Lumière







Les hommes du futur ont colonisé le système solaire. Des consortiums privés ont pris possession des réseaux de transport générant pour quelques familles propriétaires des revenus astronomiques. L’une d’entre elles, les Nordwald-Gruenbaum règne sur Vénus. Au prix d’avancées technologiques considérables elle a conçu et construit des milliers de cités flottantes à quelques 50 km d’altitude, loin au dessus de la fournaise vénusienne. Elle ne possède pas la totalité de ces villes, mais cherche constamment à étendre son empire, suscitant l’opposition d’autres familles .L’héritier des Nordwald-Gruenbaum fait appel à Lea Hamakawa, spécialiste de l’écologie martienne et David Tinkerman un de ses collègues, pour une mission d’expertise.


Geoffrey A. Landis (ne pas confondre avec le réalisateur de films John Landis) est peu connu de ce coté-ci de l’Atlantique. Il livre avec Le Sultan des Nuages une novella tout à fait convenable, moralement un poil transgressive,  qui tient à la fois du space opera dans sa première partie et de l’ethnologie dans sa seconde. Cela nous vaut quelques belles inventions, comme cette balade (avortée) en kayak dans les nuages vénusiens. Mais le cœur de l’intrigue tient dans les structures des familles, les tresses. Comme les Raméens d’Arthur Clarke, les Vénusiens pensent par trois. Lors des mariages - toujours arrangés - les époux ou épouses sont affublés de deux conjoints, l’un son aîné de vingt ans, l’autre son cadet de vingt ans. Le plus âgé des trois prend le rôle de tuteur.


A cette triangulation, Geoffrey A. Landis en ajoute une seconde bien connue, le triangle amoureux. Après tout Vénus est la déesse des Passions. Le rejeton des Nordwald-Gruenbaum, âgé de seulement douze ans en normes terrestres, et David Tinkerman se partagent les faveurs de la belle et indifférente Lea … mais pas pour les mêmes raisons. Que dire si ce n’est que Landis maîtrise son sujet. Le Sultan des Nuages n’atteint certes pas l’intensité émotionnelle de Ceres et Vesta et reste à distance de la beauté formelle d' Un pont sur la  brume. Mais il mérite amplement sa place dans la collection Une Heure Lumière.

dimanche 10 septembre 2017

24 vues du Mont Fuji par Hokusai (fiction et peinture 5)


Roger Zelazny - 24 vues du Mont Fuji par Hokusai - Le Bélial’ - Une Heure Lumière








Commençons par le bandeau rouge du Hugo 1986. Je me souviens que jadis certains esprits sans doute bien informés tentaient d’expliquer la liste impressionnante d’ouvrages primés de Roger Zelazny par l’existence de coteries. Si coterie il y eut, ce fut sans doute une confrérie de gens intelligents et cultivés et non de Puppies. Ces 24 vues appartiennent en effet à une catégorie de fiction qui au delà de l’intrigue interroge la littérature à l’instar de Don Quichotte. On ne trouve plus guère aujourd’hui que Christopher Priest ou Jasper Fforde pour jouer ainsi sur les codes narratifs. Or, on le verra, les 24 vues du Mont Fuji par Hokusai dans l’édition du Bélial’ proposent ni plus ni moins une expérience multimédia.


Le pitch est des plus simples. L’éditeur prend soin à ce sujet de citer Georges Martin qui qualifiait l’auteur des Neuf Princes d’Ambre de poète. Vous voilà prévenu. Bref, Mari vient de perdre son époux. Un deuil en forme de tromperie d’ailleurs puisque Kit a opté pour un mode d’existence digitale. Munie de vingt quatre estampes, elle entreprend un pèlerinage sur les traces du célèbre peintre Hokusai afin de débusquer un ennemi. Les étapes ou stations fournissent le support d’une réflexion renforcée par la confrontation entre les images et la réalité des paysages, ou de cadre à des combats contre des artefacts électriques.


24 vues du Mont Fujipar Hokusai se lit d’abord comme une course entre l’écriture et la mort, un thème récurrent dans l’oeuvre de Zelazny. Il ne s’agit pas de fuir dans la représentation pour échapper au réel,- c’était l’idée de Yourcenar dans « Comment Wang-Fô fut sauvé » - mais de combattre « l’ennemi intime ». L’art ne se substitue pas à la réalité mais la tient à distance en lui apportant une signification, et en offrant une forme de salut. Mari récuse d’ailleurs toute forme d’abandon de l’esprit, y compris le nirvana digital, une réponse peut être à Neuromancien paru un an plus tôt.


Chaque chapitre suscite une méditation et suggère une leçon. « Le mont Fuji depuis Hodiyaga » et ses pèlerins semblables aux pins tordus du second plan métaphorise évidemment l’idée que la vie est un voyage mais renvoie l’héroïne aux souvenirs des pins de l’Oregon, ainsi qu’aux contes de Canterbury dont s’inspira plus tard un certain Dan Simmons pour rédiger Hyperion. Le pêcheur au dessus de la vague du chapitre 6 fait surgir Le vieil homme et la mer. Plus étonnant la mer à marée basse et les pêcheurs de l’estampe intitulée « Le mont Fuji depuis Naborito » deviennent acteurs du drame de la cité engloutie R’lyeh, lieu de repos d’un certain Cthulhu.


On ne détaillera pas le contenu des autres chapitres. Mais quelque chose survient. Très vite le lecteur se précipite sur son PC ou son smartphone et effectue des allers retours entre le livre et les images. La lecture devient jeu de piste, confrontation entre texte et décor. Regardez bien le tonneau du chapitre initial, on dirait une porte d’entrée … C’est ainsi que j’ai eu l’impression de basculer tour à tour dans Quin (vénérable jeu vidéo de 1988) ou le blog de Lionel Dersot et ses balades photographiques dans le région de Tokyo. Une expérience multimédia. Incroyable non ?