jeudi 15 février 2018

Station : la chute


Al Robertson - Station : la chute - Denoël Lunes d’encre





« Après sept ans de Guerre Logicielle entre les intelligences artificielles rebelles de la Totalité et l'humanité - dirigée par les dieux du Panthéon, des consortiums qui se manifestent très rarement à leurs adorateurs -, la Terre n'est plus qu'un gigantesque champ de ruines. La plupart des humains ayant échappé au conflit vivent à bord de Station, un immense complexe spatial.
Jack Forster a combattu les IA de la Totalité pour le compte du Panthéon, secondé par Hugo Fist, une marionnette virtuelle, un logiciel de combat ultra-sophistiqué installé en lui. Considéré comme un traître parce qu'il s'est rendu à la Totalité, Jack revient des confins du système solaire pour laver son honneur et trouver sur Station les réponses aux questions qui le taraudent depuis sept ans. Mais le temps presse : le contrat de licence de Fist arrive bientôt à échéance ; au-delà, c'est la marionnette qui prendra le contrôle, effaçant irrémédiablement l'esprit de Jack, le condamnant au néant. »



La collection Lunes d’encre entame l’année 2018 avec un thriller cyberpunk de bon aloi, non seulement lisible, ce que ce sous-genre de SF ne garantit pas toujours, mais de plus original. Loin des sophistications hasardeuses des dernières productions gibsoniennes, Al Robertson propose un premier roman nerveux emmené par un duo de personnages épatants. Saluons le travail de traduction et de relecture et écartons d’emblée le sujet qui fâche. Qu’est ce que c’est que ce titre incompréhensible Station : la chute ? L’ouvrage raconte la lutte prométhéenne d’un humain contre les Dieux qui gouvernent un complexe spatial abritant les derniers survivants d’une Humanité en guerre contre des IA. Le titre original Crashing Heaven semble explicite : c’est le Ciel qui tombe, pas la station…


La littérature de science-fiction n’est jamais aussi intéressante que lorsqu’elle remplit son rôle de poil à gratter de la modernité. Considérant d’un œil narquois les gentils assistants virtuels qui polluent nos portables et écrans, Al Robertson ressuscite la marionnette Hugo Ficht issue d’un vieux film d’horreur des années 50 (1) et en fait le compagnon logiciel et insupportable d’un aventurier dégoûté de la guerre. Jack Foster revient  régler ses comptes sur la Station et retrouver la belle Andrea, une chanteuse de bar.




Déambulant entre Homeland et Dockland l’Humanité rescapée tente d’oublier son triste sort en s’absorbant dans la réalité virtuelle de la Trame et en remettant son destin aux mains de consortiums divinisés. A sa manière l’auteur crée une sorte de Divine Comédie 2.0. A Heaven siègent les Dieux du Panthéon. Sandal est responsable des transports, Kingdom entretient les infrastructures, East, Venus des temps futurs, gère la communication etc … Tous entretiennent des relations privilégiés avec certains de leurs adorateurs. « Tout en bas », dans l’Allée des Cercueils circulent les Revenants. En effet dans cette espèce de rond de serviette orbitant autour d’une Terre défunte, nul ne meurt jamais complètement.


La quête de vérité du héros et l’évolution des rapports entre marionnette et marionnettiste constituent la trame de la narration. Mais ils n’occultent pas le plaisir de l’immersion propre au genre. En mode cyberpunk nos vies sont elles autre chose qu’un peu de tôle froissée peuplée d’images ?





(1)   Merci à l’auteur et à Pascal Godbillon d’avoir communiqué ces pistes aux lecteurs.

mercredi 7 février 2018

Annihilation


Jeff Vandermeer - Annihilation - Le livre de poche





Une expédition composée de quatre scientifiques pénètre dans la zone X. Les onze précédentes incursions dans ce no man ‘s land mystérieusement apparu sur Terre, se sont toutes soldées par un échec. Les volontaires ont disparu ou sont revenus gravement malades. D’autres comme le mari de la biologiste, une des quatre femmes de la douzième équipe, souffrent de troubles mentaux. Poussée par le désir de comprendre les phénomènes responsables de l’altérité de son conjoint et qualifiée pour ses compétences en écosystèmes divers, elle franchit le seuil accompagnée d’une anthropologue, d’une géomètre et d’une psychologue, qui dirige les opérations. La biologiste tient le rôle de la narratrice, nous lisons son journal.


Jeff Vandermeer, écrivain rare et auteur de La Cité des Saints et des Fous, primé par le site du Cafard Cosmique en 2007, livre avec Annihilation le premier tome de la trilogie du Rempart sud. Le début de l’ouvrage donne l’impression de s’aventurer dans l’univers de Stalker, mais rapidement le lecteur est plongé dans la biosphère des textes de Lovecraft. La zone X ressemble à une région côtière, où s’enchevêtrent bizarrement des biotopes différents, forêts, marécages, plages. D’une tour enterrée surgit un ululement vespéral. Sur ses murs court un étrange texte végétal.


Annihilation appartient à cette catégorie romanesque qui fait la part belle autant à l’exploration qu’à l’introspection (1). L’étrange biosphère de la zone X est en quelque sorte la réplique de celles qu’explorait l’héroïne adolescente, comme la piscine non entretenue de ses parents. On pourrait d’ailleurs étendre cette dimension mystérieuse au roman lui-même. Les personnages sont désignés par leur fonction et non par leur nom, les motivations des commanditaires des missions successives comportent des zones d'ombre.


Récit d’une expédition qui part en déglingue tout autant que description d’un univers étrange, Annihilation tient et impressionne par son écriture. Il est vrai que Gilles Goulet est aux manettes de la traduction.  










(1) à l’instar de Vision aveugle de Peter Watts ?

mardi 30 janvier 2018

Le Seigneur des ténèbres


Robert Silverberg - Le Seigneur des ténèbres - Anne Carrière/ Le livre de poche





Andrew Battell originaire de la bonne ville de Leigh dans l’Essex quitte l’Angleterre en 1589 afin d’aller chercher fortune en mer. Sa fratrie a jadis bourlingué sous la bannière du corsaire Francis Drake, dérobant l’or des espagnols. Les projets du cadet sont plus modestes, acquérir un peu de bien afin d’épouser la belle Anne Katherine Swayer. Las, embarquant dans une expédition commandée par un mauvais capitaine, il est fait prisonnier par des Portugais sur les côtes brésiliennes et renvoyé dans un de leurs comptoirs africains à Sao Paulo de Loanda (l’actuelle Luanda capitale de l’Angola). Le Portugal, alors réuni au royaume de Philippe d’Espagne, domine les mers et exerce toutes sortes de trafics en Afrique y compris la traite des noirs. Une amie du gouverneur, Dona Teresa, s’éprend de lui et le tire des geôles lusitaniennes. Commence alors pour l’infortuné Battell une existence plus paisible de cabotage entre l’Angola et le Congo, jusqu’ au jour où pris en grippe par sa protectrice, les autorités l’envoient guerroyer comme simple soldat contre les rois africains. Il trouve alors refuge chez les terribles Jaqqas.


Le Seigneur des ténèbres est une oeuvre à part dans la bibliographie de l’auteur du cycle de Majipoor. Ne relevant ni de la science-fiction, ni de la fantasy, ni de la réécriture de textes mythologiques, elle s’inscrit dans la lignée des récits d'aventure de Stevenson ou Defoe. Comme Robinson Crusoe, le roman s’inspire de faits maritimes réels. C’est également un projet d’écriture issu de lectures d’enfance. Rédigé selon les dires de l’écrivain dans une prose d’inspiration élisabéthaine, Le Seigneur des ténèbres fait honneur à ses illustres devanciers et demeure avec L’oreille interne, et quelques autres, un des sommets de la production littéraire de Robert Silverberg.


Des thèmes connus des lecteurs du grand Bob, émerge la dénonciation du colonialisme esclavagiste. L’océan culturel qui sépare Andrew Battell du redoutable souverain des Jaqqas, Calandola, n’est pas plus vaste que celui engendré par les « papistes » portugais dont la cruauté, l’avidité et l’absence d’état d’âme, horrifient tout autant le marin anglais que les moeurs anthropophages des impitoyables guerriers noirs. Un peu à l’instar du Gulliver de Swift, il acquiert d’ailleurs au cours de ses années d’errance une sorte de relativisme culturel le conduisant à se débarrasser des peaux mortes des préjugés pour percer le secret des âmes.


Ce souci d’acculturation, volontaire ou fortuit, entraîne parfois les héros de Silverberg dans des métamorphoses et voyages sans retour. Il s’en faut de peu qu’Andrew Battell suive les traces des protagonistes des Profondeurs de la terre ou de La face des eaux et accomplisse quelque obscur destin au cœur des forêts. Mais il fallait bien que cet Ulysse moderne témoigne.


D’une galerie de personnages pittoresques comme Don Joao,  l’Imbé Jaqqa Calandola, la douce Matamba, surgit une forte figure féminine. Dona Teresa ressuscite les antiques Circé et Médée, femme d’ambition à la beauté irrésistible et aux colères redoutables, ensorceleuse ensorcelée que la verve romanesque de l’écrivain s’ingénie à fourrer dans les pattes du nostalgique de Leigh.


On peut considérer Le Seigneur des ténèbres comme un chef d’oeuvre.

jeudi 11 janvier 2018

Vies minuscules


Pierre Michon - Vies minuscules - Folio







« Les gens qui ne sont rien », selon une aimable expression Jupitérienne, fournissent néanmoins la matière première d’oeuvres littéraires estimables. Aux monumentales productions romanesques de Victor Hugo et d’ Emile Zola, sans oublier le célèbre Sans famille d’Hector Malot succèdent à l’aube du XXe siècle, quelques titres consacrés au petit peuple : Jacquou le Croquant d’Eugène Le Roy, La guerre des boutons de Louis Pergaud… Puis la veine s’épuise et les humbles retournent bientôt à leur statut de simples, pour parler comme les botanistes.


Dans ce contexte la parution de Vies minuscules de Pierre Michon en 1984 (1),-  alors même qu’une littérature de terroir émergeait (Sabatier, Jakez-Hélias …) -, fut saluée par la critique comme une renaissance du sujet dans la fiction, en réaction au Nouveau roman. Cependant, bien que s’appuyant sur des personnages d’extraction modeste, la haute tenue de l’écriture et des innovations formelles éloignaient l’ ouvrage du réalisme social pour le propulser sur les terres flaubertiennes, ou selon l’aveu de l’auteur même, sur les pas de La vie des hommes infâmes de Michel Foucault. Les croquantes et les croquants de Brassens s’y vêtaient de beaux habits de langage et leur parcours s’y relatait avec une compassion héritée de la vie des Saints.


Tel quel, le roman se présente comme une biographie, voir une quasi autobiographie d’un narrateur hanté par les ombres familiales : « qui, si je n’en prenais ici acte, se souviendrait d’André Dufourneau, faux et noble paysan perverti, qui fut un bon enfant, peut être un homme cruel, eut de puissants désirs et ne laissa de trace que dans la fiction qu’élabora une vieille paysanne disparue ». De cet inventaire de fantômes, surgissent les figures du père en mode déserteur, dont le souvenir est perpétué par un chapitre émouvant consacré aux grands-parents paternels (« Vies d’Eugène et de Clara »), et de la petite sœur morte prématurément (« Vie de la petite morte ») :


 « Cela, je le concevais volontiers : quand nous allions au cimetière de Chatelus, je voyais bien à l’air consterné des femmes, à la lourde réprobation de Félix qui ôtait sa casquette, que quelqu’un devait avoir bien de la peine, là-dessous ; quelqu’un qui aurait voulu être là et ne le pouvait pas, que quelque chose retenait âprement , comme ces lointains cousins qui chaque année vous écrivent leur grand désir de vous revoir, mais le voyage est si long, le peu d’argent les arrête, la meule de leur vie de plus en plus fermement les tient là et les broie, enfin par vergogne, ils se taisent, on perd leur trace. Je m’occupais ; j’allais chercher de l’eau pour les fleurs, emplissait de terre bonne à la main les pots, enfouissais sournoisement  mon visage dans la poudre d’éternité des chrysanthèmes ; c’était souvent l’hiver ; l’église était haute sur la colline haute du cimetière, le clocher et le ciel dans un même gris s’élançaient dans mon cœur, et comme riches à l’œil étaient les vallées, combien vive ma course imaginée vers elles, et puissant le cri net d’une branche piétinée, l’éclat de rire du visible multiplié dans les flaques; j’aurais bien voulu vivre. Le vécu, l’évanoui m’accueillaient quand je revenais portant mon broc d’eau à bout de bras pour ne pas éclabousser ma culotte de dimanche, et me rappelaient à l’ordre l’arpent de gravier que des mains lentes fleurissaient, le sel à poignées jeté comme sur une ville morte, et dans la huée d’un corbeau l’appel navrant là-dessous, plus bas que le sel et les fleurs dont ténébreusement elle se nourrissait, de la petite muette, l’obscure, l’ensevelie, ma sœur. »


Aux récits d’enfance succèdent d’autres textes « Vies d’Eugène et de Clara »,  « Vie du père Foucault », « vie de Georges Bandy », « Vie de Claudette » consacrant des personnages croisés à l'âge adulte. Le narrateur s’ y peint en écrivain maudit et impuissant, abonné aux amphétamines, admis en hôpital psychiatrique et surtout usant et abusant des femmes dont il trompe la confiance à l’image du père absent qu’il incarne malgré lui.


La beauté de ces textes comme sortis du Gueuloir de Flaubert, tant ils gagnent à être dits, me confirme que Foucault et Michon restent mes stylistes français préférés d’après guerre quoique dans des genres dissemblables. Le premier ne cessait au travers d’une écriture baroque de déplier indéfiniment le réel. Le second lance des phrases comme des ponts au dessus de l’abîme. On ne voit pas immédiatement la rive opposée, mais une impulsion projette le lecteur toujours plus loin, jusqu’à ce que d’arabesques en arabesques, surgisse, obéissant à sa propre logique d’épuisement architectural, le point d’ancrage.


Cette chronique doit beaucoup aux réflexions de Dominique Viart.



(1) Cf aussi ma fiche de lecture sur Les Onze, livre publié en 2009.


dimanche 31 décembre 2017

Tristes revanches


Yoko Ogawa - Tristes revanches - Babel







L’unique œuvre de Yoko Ogawa chroniquée dans ce blog, Cristallisation secrète, m’avait fait forte impression. Elle racontait l’irruption d’un phénomène d’amnésie endémique s’abattant sur les habitants d’une île. Les insulaires se débarrassaient d’objets dont ils ne se rappelaient plus l’utilité, alors même que circulaient des listes de matériels prohibés. Métaphore d’une dictature ? La beauté du roman tenait dans le récit d’une évanescence contre laquelle luttaient en vain quelques familles et en particulier une romancière. Tenter de reconstruire l’univers par l’écriture, une entreprise éminemment proustienne … que des amateurs de littérature de genre ont astucieusement comparé au célèbre Je suis une légende de Richard Matheson, et pourquoi pas à 1984. Cristallisation secrète n’en finit pas d’accumuler les références,  signe d’un talent d’exception.


L’idée de se raccrocher aux mots pour ressusciter le monde réapparaît dans le recueil de nouvelles Tristes revanches. Chaque histoire est différente mais chaque récit trouve un petit écho dans celui qui le précède et le suit par le biais d’un détail : un fraisier, un musée, un fruit, un tigre …Le procédé évoque Cartographie des nuages de David Mitchell.


Treize contes composent Tristes revanches. Revanches sur quoi d’ailleurs ? La traduction du titre Kamokuna shigai, Midarana Tomurai .laisse perplexe. Quitte à dériver, pourquoi ne pas s’inspirer d’un livre de Bukowski Contes de la folie ordinaire ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit ici, de personnages à la dérive oscillant entre folie douce et folie sanglante. Cette réserve à part, la prose fluide et simple de l’auteur séduit.


« Un après midi à la pâtisserie » parle d’un deuil impossible. La quatrième de couverture rend bien compte de l’atmosphère de la nouvelle : « Une jeune femme entre dans une pâtisserie pour acheter un gâteau d’anniversaire à son fils mort depuis longtemps. Dans l’arrière-boutique, une vendeuse pleure en silence. » Des personnages qui s’ignorent, murés dans leur solitude, une juxtaposition d’êtres humains et de choses, un vide comme dans les toiles de De Chirico. On retrouve dans les textes de Yogo Ogawa ce mélange d’onirisme et de fantastique caractéristique de l’art de Murakami. Celui-ci en tout cas est fascinant. Dans « Jus de fruit » une adolescente, qui n’est autre que la pâtissière jeune, demande à un camarade de classe de l’accompagner au restaurant ou elle doit déjeuner avec son père. Une figure froide, distante, à laquelle fait écho celle de la mère, absente et hospitalisée. Le mal de vivre de la jeune fille explose en une orgie de dégustation de kiwis. Dans les collines qui jouxtent son appartement une écrivaine contemple une femme âgée cultiver des carottes en forme de main. Tel est le sujet de  « La vieille femme J » qui évoque vaguement Les jardins statuaires. Un train bloqué dans la neige. Il n’en faut pas plus pour que le narrateur se souvienne de sa mère adoptive dans « L’esprit du sommeil », au titre tiré (?) d’une oeuvre de Brahms. La nouyelle, un peu anecdotique, fait ressurgir l’écrivaine de la fiction  précédente. Deux textes ont pour cadre le milieu hospitalier. Le plus intéressant « Faufilage d’un cœur » verse dans le fantastique et le fétichisme. Une maroquinière réputée reçoit la visite d’une cliente très particulière. Elle souffre d’une malformation physique peu commune puisque son cœur est situé à l’extérieur de sa cage thoracique. Elle commande à l’artisan un sac en cuir afin de le porter en toute sécurité. En admiration devant le muscle cardiaque de la jeune femme (si si !) la maroquinière s’attaque à ce qu’elle considère comme son chef d’œuvre… « Blouses blanches », très traditionnel et presque insipide, raconte la déception amoureuse de la maîtresse d’un médecin marié. La narration a au moins le mérite pour une fois de justifier le titre du recueil. « Bienvenue au musée des Supplices » a tout l’air d’un texte intermédiaire entre « Blouses blanches » et « L’homme qui vendait des corsets ». Cette visite dans un appartement transformé en musée d’instruments de torture déçoit. Sur le coup Ogawa n’est ni Sade ni le Ballard de Crash ou de La foire aux atrocités. Heureusement vient « L’homme qui vendait des corsets », LE texte du recueil, bouleversant pour ma part, car parsemé de réminiscences personnelles. Qui n’a jamais eu dans sa famille un oncle un peu bizarre mais merveilleux, vous savez celui qui fait lever les yeux au ciel de vos parents, mais vous affranchit pour un temps de la pesanteur familiale ? Celui là se lance dans des projets qui n’aboutissent jamais. Sans aller jusqu’ au syndrome de Diogène du personnage, ne terminons nous pas aussi notre existence au milieu d’un fatras de rêves ou de projets restés en l’état ? On rangera hélas « Les derniers instants du tigre du Bengale » dans la catégorie des récits intermédiaires, en miroir de « Blouses blanches ». Retour à la magie façon Murakami avec « Les tomates et la pleine lune ». Le narrateur doit rédiger un article sur un hôtel pour le compte d’un magazine féminin. Dans la chambre qui lui a été allouée, il tombe sur une intruse. Une fois partie, elle reste dans les abords de l’hôtel, et se noue entre les deux une relation amicale. Dialogue entre vivants et morts par souvenirs interposés, la nouvelle fait mouche. « Herbes vénéneuses » clôt le recueil tout en adressant un clin d’œil à la fiction initiale « Un après midi à la pâtisserie ». C’est un rêve d’amour, pour paraphraser Liszt, entre une femme âgée et un jeune homme dont elle finance les études musicales. Sauf erreur chronologique, le texte emprunte fortement à un roman de l’auteur, Hôtel Iris, avec inversion des personnages.


De ce bel ensemble, j’extrais les excellents « Un après midi à la pâtisserie », « Faufilage d’un cœur », et « L’homme qui vendait des corsets ». M’ont laissés indifférents, « Blouses blanches », « Les derniers instants du tigre du Bengale », « Bienvenue au musée des Supplices ». Les autres fictions sont très bonnes. L’ensemble avec ses narrations interconnectées dégage une magie certaine, même si pour moi, en l’état de mes lectures d’Ogawa, Cristallisation secrète garde une petite longueur d’avance.

dimanche 17 décembre 2017

Le complot contre l’Amérique


Philip Roth - Le complot contre l’Amérique - Folio







Le jeune Philip Roth est âgé de 7 ans lorsque en compagnie de ses parents il entend à la radio les Républicains désigner à la convention de Philadelphie de juin 1940 Charles Lindbergh candidat à l’élection présidentielle américaine. A l’annonce du résultat les voisins et habitants juifs de Summit Avenue à Newark sortent dans la rue. Le pire survient lorsque quelques mois plus tard le même Lindbergh bat le démocrate et président en exercice Frank Delano Roosevelt. C’est que le célèbre aviateur ne symbolise plus aux yeux d’une partie de la population américaine l’Aigle qui franchit en solitaire en 1927 l’Atlantique à bord du Spirit of Saint Louis. Membre influent d’ « America First » un mouvement opposé à l’engagement des Etats-Unis dans la seconde guerre mondiale, il ne cesse de dénoncer la propagande belliciste des coreligionnaires de la famille Roth. Les craintes du père de Philip se réalisent lorsque Lindbergh signe un pacte de non-agression avec Hitler et cesse de livrer des armes à la Grande-Bretagne.


Le complot contre l’Amérique emprunte bien évidemment  - et heureusement - les chemins de l’uchronie. On évoquera sans surprise Le Maître du Haut Château de Dick auquel on pourrait ajouter Journal de nuit de Jack Womack qu’il rejoint par le thème d’une descente aux enfers d’un pays vécue de l’intérieur d’une famille. La peur de la contingence, d’une espèce de Némésis qui frappe les individus, la déchéance morale (1) parcourent l’oeuvre de Philip Roth. Ce sont ces considérations plus qu’une incursion uchronique rapidement avortée (2) qui emportent le morceau. Les divergences éthiques déchirant la famille Roth ne sont pas sans rappeler les dissensions vécues au sein des communautés françaises entre collaborateurs et résistants.


A l’embarquement dans l’imaginaire propre au genre se substituent une fresque historique et un savant mélange de personnages réels et fictifs qui restituent bien les débats qui agitèrent la société américaine d’alors. Pour mémoire il fallut attendre Pearl Harbor en 1942 pour que se taisent enfin les opposants de Frank Delano Roosevelt au nombre desquels figuraient par exemple Joseph Kennedy en désaccord avec son fils John. Dans le récit, l’auteur s’attarde peu sur les conséquences militaires du non engagement des forces de sa nation. L’armée nazie a désormais les coudées franches sur le front de l’est et les anglais … continuent de résister.


Dès lors Le complot contre l’Amérique se présente comme une autobiographie fictive et un roman d’apprentissage de la peur. La figure du père domine les débats, opposant lucide à la politique de Lindbergh tout en essayant de préserver l’unité familiale. Il a fort à faire avec sa belle sœur Evelyne fiancée avec un rabbin acquis aux idées du président, son fils Sandy embrigadé dans le mouvement « Des gens parmi d’autres » variante américaine des « Chantiers pour la jeunesse » de Pétain, et Alvin, neveu orphelin, parti au Canada lutter contre les nazis et revenu avec une jambe de bois avant de sombrer dans la délinquance. En comparaison le jeune Philip avec sa collection de timbre et son copain pot de colle Seldon parait un narrateur bien sage.


Tout cela est puissant, très documenté, avec de vrais moments d’éloquence, un témoignage de l’Amérique des années 40. La divergence uchronique étalée sur deux petites années seulement avant de réintégrer le cours bien connu des événements, a du moins le mérite de rappeler que « l’Histoire est la science du malheur des hommes. »


(2) L'avis de Laurent Leleu

vendredi 1 décembre 2017

Blue


Joël Houssin - Blue - Goater collection Rechute









Refermer Blue, c’est pour moi refermer la malle aux souvenirs. La faute à cette préface sensible de Mme Débat. Alors comme ça M Houssin vous déambuliez boulevard des Batignolles dans les seventies? J’ai arpenté quotidiennement le bitume entre la Place Clichy et le lycée Chaptal entre 1970 et 1974. Je ne vous y ait jamais croisé. Quel regret. J’aurais bien volontiers intégré votre gang des Patineurs ou celui des Monte-en-l’air, anciennes gloires locales. Il est vrai que les Batignolles, même en 70 n’avaient plus rien d’un faubourg. La place Clichy n’avait rien non plus d’un ghetto. C’était plutôt Babylon 5, à la confluence de plusieurs arrondissements et de plusieurs mondes. A l’ouest les rupins de Rome et de Villiers, au nord la banlieue de Clichy et de Saint-Denis, la foule interlope de Blanche ou Pigalle et les musicos de la rue Fontaine à l’est, et plus au sud mes échappées vers la Trinité et les éditions Opta. A Chaptal, les science-fictionneux au nombre de deux (à ma connaissance, un copain breton et moi) montraient timidement le bout de leurs nez. Ce fut mon univers.


Bref.



Les Monte en l'air des Batignolles

Blue met en scène un Paris post apocalyptique ceinturé par un Mur gardé par des créatures inquiétantes et sans pitié, les Néons. A l’intérieur les humains regroupés en bandes se partagent les lieux : les Patineurs, les Bouleurs au front de métal, les Musuls, ancien gang dominateur  aujourd’hui réfugié dans les souterrains de la capitale, les Skins, les Youves, friands de trafics en tout genre, les Saignants dirigés par le redoutable Lame, les Errants vestiges d’anarchistes et enfin les improbables et pacifiques Krishie fournisseurs de viande avariée. Tout ce petit monde survit tant bien que mal à coups de baston et de revendications territoriales. D’autres, comme Blue le chef des Patineurs, rêvent de passer le Mur. A condition toutefois, pour ces indiens d’un nouveau genre, d’en passer par « l’unification des tribus ».


Banlieues à la dérive, ghettos de sinistres mémoire, mur de Berlin, les réminiscences pleuvent à la lecture du roman de Joël Houssin. D’aucuns se souviendront de New York 1997 le film de John Carpenter ou du désert du monde de Jean-Pierre Andrevon. Pour le commun des mortels les prisons demeurent des lieux d’exclusions nécessaires, les cités des no man’s land de pauvreté et d’altérité. Quelques romanciers sont persuadés du contraire. Dans le séminal Comte de Monte-Cristo, Edmond Dantès retrouve espoir auprès de l’abbé Faria avant d’aller affronter les Danglars, Mondego, Morcef  et autres Caderousse. L’Humanité réside à l’intérieur des forteresses, l’Inhumanité à l’extérieur. Houssin y ajoute une noirceur à la Andrevon qui culmine avec cette scène où Tout Gris, narrateur et lieutenant de Blue guide son chef, selon les termes magnifiques de Jeanne A. Débats,  tel « Antigone menant Œdipe » à travers « le miroir de leurs illusions ».


Ce roman précurseur d’Argentine témoigne d’une facilité d’écriture déconcertante et d’un art subtil de la progression dramatique. On s’attache à ces personnages qui dissimulent leur désespoir sous le masque de la cruauté ou de l’ignorance et en particulier à Blue et Tout Gris, figures classiques du Cavalier et du Juste, celui qui agit et celui qui sait. Pour ne rien gâcher, l’ouvrage reparaît dans une nouvelle collection en forme d’hommage aux défuntes et célèbres éditions Chute Libre. La livrée est superbe. Comme quoi on peut aller enterrer ses illusions et soigner sa tenue.